Entre Rodomontades & Capacités réelles : Qui menace vraiment qui ? [2]

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La guerre entre deux (ou plusieurs ennemis) est faite de plusieurs choses : parallèlement au passage à l’acte (attaques sporadiques, affrontements asymétriques, guerre d’attrition, etc.) existent plusieurs étapes ou manières de s’opposer à l’autre, y compris le discours qui est, souvent, la forme le plus fréquente de la tension dialectique. Suite à l’élimination préventive de Mazen Faqha, le Hamas menace de frapper Israël à sa tête. Rodomontades ? Véritable menaces ? & si les plus pugnaces & dangereux adversaires d’Israël n’étaient pas nécessairement les plus bavards… 2ème Partie.

« Le Hamas est un mouvement politique, une organisation terroriste et une organisation maffieuse. Les conflits sont multiples et sur de multiples dimensions. Il n’y a jamais véritablement de signature dans les exécutions. Il n’y aurait rien de plus simple à imiter, à moins de se moquer ouvertement des opinions publiques, ce qui conduit au postulat initial incontournable: On ne doit faire que ce qu’on peut faire. D’un côté comme de l’autre, les conséquences sont trop importantes pour que les actions ne dépendantes pas d’un contexte plus large. Quant aux capacités de nuisance du Hamas, tout est toujours possible. Il suffit de repenser au Leviathan de Hobbes: ‘L’homme est un loup pour l’homme et le plus faible et le plus bête peut assassiner le plus fort et le plus intelligent’ ».
Gilles Falavigna1.

| Q. Finalement, ce que vous nous dites c’est que Jérusalem n’a jamais renoncé à sa praxis de Décapitation des débuts ?

Jacques Borde. Pourquoi le faire ? Le succès est généralement au bout du chemin, non ? Mais difficile à confirmer à 100% évidemment. L’État hébreu, depuis un bon moment, ne communique quasiment plus à propos de ses opérations. Y compris ses frappes aériennes…

Ainsi, le 4 décembre 2013, un responsable du Hezbollah (proche de Nasrallâh), Hassan al-Laqis, est, selon le Hezb, « assassiné d’une ou plusieurs balles dans la tête à l’aide d’un pistolet à silencieux » (ça ne vous rappelle rien…) dans un quartier résidentiel de la banlieue de Beyrouth. Nasrallâh accuse aussitôt Israël qui, tout aussi rapidement, dément ce qu’il appelle des « accusations automatiques et sans fondement ». Or, là encore, al-Laqis, responsable des approvisionnements en armes en provenance d’Iran, offrait bien le profil type des cibles du Kidon2, le Service-action du Mossad.

Seule autre piste, mais peu crédible : celle avancée par les Brigades Abdullah Azzam3, affirmant qu’al-Laqis n’a pas été tué « par les Juifs »4 mais est mort dans le double attentat ayant frappé l’ambassade iranienne à Beyrouth.

| Q. Quelque part, vous n’avez pas l’air de considérer le Hamas comme un adversaire crédible ?

Jacques Borde. Dans le sens ou il serait capable de l’emporter militairement face à Tsahal, évidemment que non. Lui porter des coups, des coups terribles oui. Vaincre, absolument pas…

| Q. Vous êtes plutôt dur dans votre analyse ?

Jacques Borde. Ça n’est pas moi qui suis dur, désolé, mais les faits ! Prenez les Guerres de Gaza, je veux dire, dans l’ordre, les campagnes militaires suivantes :

– 2008-2009 : Oferet Yetsukah, Opération Plomb durci (nom tiré d’une chanson pour Hanoucca) ;
– 2012 : ʿAmúd ʿAn’An, ou Opération Pilier de défense, Colonne de nuée, ou Colonne de nuages ;
– 2014 : Mivtza’ Tzuk Eitan, littéralement Opération Roc inébranlable, on y fait plus généralement référence sous le nom de Bordure protectrice.

Toutes, sans exception, ont été gagnées par Israël. Avec des pertes insignifiantes pour ses forces armées, qui plus est. Prétendre à la victoire – au sens classique du terme, je veux dire, pas expédier ses combattants au paradis – me semble fortement illusoire dans ces conditions.

| Q. Donc, à vous entendre, personne n’est capable de frapper Israël à sa tête ?

Jacques Borde. Si, ceux qui l’ont fait par le passé. Mais, c’est une autre problématique, en fait…

| Q. Qui donc ?

Jacques Borde. D’abord, le Hezbollah. Le Parti de Dieu a, notamment, su mener des opérations visant des officiers supérieurs de Tsahal. D’abord au Liban Sud, puis, à plusieurs reprises, le long de la frontalière nord d’Israël. Mais on accordera au Hezbollah que sa branche Renseignements, le Sh’ubat al-Amn5, est d’une redoutable efficacité.

Ensuite, le Hizb as-Sūrī al-Qawmī al-Ijtimā`ī (PSNS)6. À plusieurs reprises ses militantes et militantes ont visé et tué des officiers supérieurs de Tsahal.

Mais encore une fois, je n’ai pas souvenir d’une opération de Décapitation aussi ravageuse que celle visant Ze’evi.

| Q. Sinon, si je vous suis bien, le Front palestinien pour Israël est, plus ou moins un front stabilisé ?

Jacques Borde. En ce moment, oui. Mais attention, rien dans l’Art de la guerre, n’est jamais définitif…

| Q. Et à quoi pensez-vous ? À une nouvelle guerre de Gaza ?

Jacques Borde. J’espère que non. Elle serait, du point de vue palestinien, aussi meurtrière et aussi inutile que les précédentes.

C’est aussi tout le problème du Hamas, qui vient de se choisir de nouveaux chefs semble-t-il moins dogmatiques, exister militairement et géostratégiquement face au rouleau compresseur (toujours prêt à s’ébranler) de Tsahal

Sinon, il est à noter qu’une délégation du Hezbollah, conduite par un des conseillers politiques d’Hassan Nasrallâh, Hajj Hussein al-Khalil, s’est entretenue avec l’un des cadres du Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn7, Abou Samer Moussa. La rencontre a eu lieu dans le bureau du JIP dans le camp d’Al-Rachidieh. Rappelons que comme tout mouvement palestinien le JIP dispose d’une branche armée, les Saraya al-Qods8.

| Q. Donc un front palestinien qui pourrait se réchauffer ?

Jacques Borde. Oui, peut-être. Mais pas si sûr.

| Q. Et pour quelle raison ?

Jacques Borde. Plusieurs raisons, en fait. Dans le désordre :

1- l‘isolement géostratégique du Hamas, qui, même si un certain réchauffement est à noter avec le Hezbollah et ses alliés, a toujours été seul lors des précédentes guerres de Gaza, ou personne, à commencer par le Hezb, n’a pris d’initiative militaire de nature à alléger la pression de Tsahal. Actuellement, je ne vois pas de raison objective de nature à changer cette donne.
2- aussi bien le PSNS que le Jihâd al-Islami fi Filastīn sont fortement impliqués en Syrie où leurs miliciens combattent Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)9, aux côtés d’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)10. Je ne les crois pas à même de s’engager simultanément sur un autre front. Ce qu’ils n’avaient d’ailleurs pas fait lors des précédentes guerres de Gaza. Ce alors qu’ils n’étaient pas aussi impliqués en Syrie.
3- l’examen des déclarations des uns et des autres incite surtout à ce que rien ne change…

| Q. Même ce que viennent de dire le Hezbollah et le Jihâd Palestinien ?

Jacques Borde. Oui. Certes le Hezbollah libanais et le JIP ont bien affirmé qu’« Israël reste le principal ennemi du monde musulman » et que « la cause palestinienne est la première préoccupation des musulmans » et vouloir « la reléguer au second plan est totalement inadmissible ». Mais, tout ça c’est aussi de la langue de bois…

Mais je note, surtout, qu’avant cette rencontre, le secrétaire général adjoint du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem, avait rappelé au nom du Hezbollah les « risques d’un démembrement de la Syrie ».

Or, croyez m’en, pour Téhéran et le Hezb, Liban et Syrie passeront toujours avant la Palestine.

Notes

1 Kidon, mot hébreu signifiant baïonnette. Simple, mais pas très discret.
2 Groupuscule takfirî libanais.
3 Times of Israel .
4 Appelé Jihaz Al-Amn wa Al-Irtibat, selon d’autres sources.
5 Parti social national syrien, connu aussi sous le nom donné par la France de Parti populaire syrien, PPS, ou de Parti saadiste ou encore au Liban de Parti nationaliste.
6 Ou Jihâd islamique palestinien (JIP).
7 Ou branche du Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP, Jihâd islamique palestinien).
8 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
9 Armée arabe syrienne.

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