De Goulard en Parly : Au chevet des armées, une attente vite déçue [2]

| France | Défense | Questions à Jacques Borde |

L’éphémère ministre des Armées, la centriste Sylvie Goulard-Grassi, lâchant les commandes, sa remplaçante, Florence Parly, a dû assurer sa prise de relais au beau milieu du SIAE du Bourget 2017 & peu avant le tout aussi emblématique défilé du 14 juillet. Puis, fatalitas, le départ annoncé de l’emblématique chef d’État-major des armées (CEMA), le général Pierre Le Jolis de Villiers de Saintignon ! on aura eu mieux en terme de zénitude (sic)… 2ème Partie.

« Je ne vais pas me faire b… comme ça (…) Le grand écart entre les objectifs assignés à nos forces et les moyens alloués n’est plus tenable (…) On a déjà tout donné ».
Général Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées (CEMA).

« Je considère ne plus être en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée auquel je crois pour garantir la protection de la France et des Français, aujourd’hui et demain, et soutenir les ambitions de notre pays (…). Par conséquent, j’ai pris mes responsabilités en présentant, ce jour, ma démission au Président de la République, qui l’a acceptée ».
Général Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées (CEMA).

| Q. Que pensez-vous du coup d’éclat de De Villiers et de sa démission ?

Jacques Borde. Si vous le permettez, je traiterai de la démission du général de Villiers plus longuement et après en avoir étudié tous les aspects. Comme le général Desportes, je crois l’affaire plus grave que le pense la majorité de nos media de cour tétanisés par les manières, nouvelles et originales, de l’Élysée et de son nouveau locataire à leur endroit.

Quant coup de gueule de Villiers, là, j’aurais plutôt tendance à partager les mots, fleuris mais assez justes quant au fond, qu’a tenu le général Pierre de Villiers. Oui, le chef d’État-major des armées (CEMA) n’a pas entièrement tort : quelque part, nos soldats se sont assez fait baiser par des politiques ! C’est bien comme ça et pas autrement. Pas nouveau, non plus, hélas…

| Q. À quoi faites-vous allusion ?

Jacques Borde. Au passé, simplement, même si comparaison n’est pas raison évidemment ! Au désarment de nos armées en amont de la 2ème Guerre mondiale. Aux traîtres de la SFIO votant ensuite les pleins pouvoirs au traître-en-chef Pétain. À tous ces hommes politiques fuyant l’avance allemande et abandonnant leurs administrés et qui ne retrouveront leur courage (sic) qu’une fois planqués à Vichy pour s’y vautrer encore une fois dans la trahison. Alors que de simples marins bravaient les flots et les Stuka pour aller rejoindre le Général à Londres. Et, que juste après, nos héros des Forces aériennes française libres (FAFL) allaient, aux côtés de leurs frères d’armes de la RAF, donner le coup d’arrêt que l’on connaît à l’avancée des armées du Reich.

| Q. Mais, ce passé funeste n’est plus…

Jacques Borde. Ah, bon, en êtes-vous si sûr ?

En ce moment, se joue dans le cadre du Festival off d’Avignon, un spectacle : Moi, la mort je l’aime comme vous aimez la vie, dépeignant de manière extrêmement compréhensive le terroriste takfirî Mohammed Merah, l’assassin de Toulouse, Montauban et de l’École Ozar Ha’Torah. Une pièce bien de gauche, comme par hasard.

Vichy en Avignon en quelque sorte ? Non ?

| Q. Mais, quant au budget de la Défense,  Macron a promis un mieux pour 2018 ?

Jacques Borde. Oui, c’est exact. Mais cela ne change rien au fait que c’est bien aux militaires qu’on demande le plus gros effort. Pourquoi les militaires et pas le Mammouth ? L’Éducation nationale, je veux dire. Je sais bien, ils sont plombés par le gel d’indice. Mais, désolé, là, il n’y a pas mort d’homme…

| Q. Mais la situation de nos armées est-il si grave que l’annonce de Villiers ?

Jacques Borde. J’en ai peur.

Marc Rousset nous rappelle, à juste titre la « liste exhaustive de nos faiblesses en matière de transport aérien stratégique ». Ainsi, selon la Cour des comptes, la France « ne peut couvrir au mieux qu’un quart de ses besoins stratégiques. En 2013, année de fortes sollicitations, la capacité est tombée à 7,4 %. L’armée de l’air dispose, par exemple, de deux A340, 22,5 ans d’âge moyen, trois A310, 30,6 ans d’âge moyen, onze C-135 et trois KC-135 (ravitaillement en vol ou 25 tonnes de fret), âge moyen classifié dépassant les cinquante ans. D’où le recours permanent aux flottes étrangères, principalement américaines, notamment pour le soutien OPEX. Il est fait recours aussi d’une façon occulte – ce qui représente un abandon de souveraineté – à plusieurs types d’avion loués à prix d’or à la Russie, à l’Ukraine ou aux États-Unis tels que les Antonov An-124 (100 tonnes), les Boeing 747 de l’US Air Force (70 tonnes) et les Iliouchine II-76 (35 tonnes) ».
Idem pour le « transport aérien tactique, les chiffres sont aussi critiques et lamentables, suite à une usure avancée. Les C-160 Transall, malgré les efforts des mécaniciens de l’armée de l’air, sont à bout de souffle. Il ne restait que 21 Transall C-160 disponibles fin 2016. Le taux de disponibilité de la flotte des C-130, qui était de 72 % en 2011, a chuté en 2016 à 22,5 %. Quant aux CASA, l’acquisition de nouveaux appareils n’a pas permis d’enrayer la baisse du taux de disponibilité, situation préoccupante qui souligne l’hétérogénéité du parc »1.

Bon je sais bien que Boulevard Voltaire est un site très à droite et très hostile au gouvernement Macron. Mais, vous noterez que parmi les plumes les plus critiques des coupes annoncées pour la Défense, figure le très macronien Challenges qui, sous la plume de Vincent Lamigeon, a bel et bien parlé de « coup de poignard »2.

Avouez que, dans le registre panégyrique, on peut faire mieux !

| Q. Alors revenons aux coupes annoncées par le ministre du Budget Darmanin : que s’est-il passé de si grave ?

Jacques Borde. Oh, c’est assez simple : dans sa chasse aux 5 milliards d’euros destinés à tenir l’objectif du déficit de 3%, tel qu’ordonné par les maîtres-chanteurs, non pas de Nuremberg, mais de Bruxelles, Gérald Darmanin a indiqué à nos confrères du Parisien avoir « demandé au ministère de la Défense de tenir le budget qui a été voté en 2017 par le Parlement, ce qui entraîne une réduction des dépenses de 850 millions d’euros »3. « Le budget ne diminue pas, mais l’enveloppe votée devra être respectée »4, indique le ministre. « Il faudra assurer le financement des opérations extérieures en trouvant des économies ailleurs »5.

| Q. Annonce forte…

Jacques Borde. Grave, même. À eux seuls, on demande à nos militaires d’assurer 20% des coupes imposées par une Europe qui nous laisse combattre seuls (ou presque) au Sahel ! Au point que le ministre des Armées, Florence Parly, aura immédiatement annulé son déplacement à Mont-de-Marsan.

Notez que nos signatures les plus sérieuses sur les questions de Défense n’ont pas eu de mots assez durs pour qualifier le comportement de Bercy.

Vincent Lamigeon, de souligner le double langage de l’exécutif, « Alors qu’Emmanuel Macron et Édouard Philippe n’ont cessé de répéter l’objectif d’un budget de Défense à 50 milliards d’euros en 2025 (soit 2% du PIB), ce qui signifie une augmentation de 17,3 milliards d’euros en huit ans, c’est l’option inverse que semble avoir retenu Bercy dans ses arbitrages pour le budget 2017 »6.

| Q. À Brienne, on souligne un certain flou dans les propos de Darmanin…

Jacques Borde. Oui et non, tout n’est pas tranché, mais nos têtes galonnées doivent se rappeler que la grande muette a toujours été la variable d’ajustement des financiers. Et que face aux molosses de Bercy, notre hiérarchie militaire – de Villiers est plus l’exception que la règle, hélas – a toujours davantage chaussé les godillots de Bourbaki7 que les cothurnes de Leônidas8

| Q. Mais de quoi est-on certain au juste ?

Jacques Borde. Si l’on en croit Vincent Lamigeon, connu pour l’extrême rigueur de ses analyses, « Si ce n’est pas clairement précisé, il semble bien que Gérald Darmanin parle du surcoût des opérations extérieures, en clair les dépenses au-delà des 450 millions d’euros budgétés, lié aux opérations au Sahel et au Levant. Le coût total des opérations atteint régulièrement 1,2 à 1,3 milliard d’euros ces dernières années, une tendance qui devrait se poursuivre en 2017. En enlevant les 450 millions budgétés, on arrive aux fameux 850 millions »9.

Autrement, ce sont bien nos armées, et donc nos soldats en première ligne qui, une fois encore, devront se sacrifier pour le bien de la nation. En termes d’économies, le guerrier prenant toujours plus de coups que le fonctionnaire…

| Q. Et que peut-on y faire ?

Jacques Borde. (Soupir) Probablement pas grand-chose ! D’entrée, trois choses à noter :

Primo. La sortie de Darmanin, est en contradiction frontale avec les engagements d’Emmanuel Macron : Cf. « Ce budget atteindra, hors pensions et hors surcoûts OPEX, plus de cinquante milliards d’euros en 2025, contre trente-deux en 2017. Mais je juge que cet effort est indispensable, mieux, qu’il est urgent. Nous ne pouvons pas attendre, en raison de l’environnement que j’ai décrit et des besoins de nos armées. Le renouvellement des forces de dissuasion, la modernisation des moyens militaires conventionnels, le comblement de certains déficits criants dans nos capacités rendent absolument indispensable cet effort » ;

Secundo. Dans son immédiate remontée des bretelles de son chef d’État-major des armées (CEMA), Emmanuel Macron, l’a confirmé : les militaires devront bien se serrer la ceinture.

Tertio. Cet avatar politico-budgétaire vient à nouveau croiser, et de manière plutôt alarmante, nos choix géopolitiques et géostratégiques…

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Oh, c’est assez simple ! Il est encore plus impérieux de réviser nos engagements au Levant et de ne pas y faire nôtres les desseins irrésolus de Riyad. Plus nous casserons, et nous en prenons allègrement le chemin si donnons quitus à la frénésie de coupeur de tête de Darmanin, notre propre outil militaire, plus notre économie sera tributaire de nos marchés du Golfe. Ceux-là mêmes menacés par les lubies de la dyarchie en place à Riyad.

| Q. Mais ces marchés sont stables ?

Jacques Borde. Vous en êtes certain ? Je vous rappelle (entre autres) notre hyper-dépendance vis-à-vis de la poignée de compagnies aériennes de pays-membres du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG)10

| Q. Mais le dernier Salon du Bourget vient surtout de démontrer que, de manière globale, leur frénésie d’achats ne faiblit pas ?

Jacques Borde. Oui. Sauf que cela dépend des modèles. Or, je viens de lire une brève plutôt alarmante pour notre constructeur Airbus.

| Q. Laquelle ?

Jacques Borde. À en croire Boeing, « Avec une estimation de 81 ventes de très gros-porteurs Boeing 747-8 et Airbus A380 sur les vingt prochaines années, le constructeur américain revoit drastiquement à la baisse ses prévisions initiales, qui tablaient encore sur un marché potentiels de 530 appareils dans sa précédente étude de marché couvrant la période 2016-2035 ».

Or, vous savez bien que ce qui porte ces secteurs-là, aéronautique et Défense, ce sont nos ventes à l’export. Si nous avons un porte-avions comme le Charles-de-Gaulle, c’est aussi parce nous sommes un excellent vendeur de sous-marins et de frégates.

[à suivre]

Notes

1 Boulevard Voltaire.
2 Défense: le coup de poignard de Bercy aux Armées, Vincent Lamigeon .
3 Le Parisien (11 juillet 2017).
4 Le Parisien (11 juillet 2017).
5 Le Parisien (11 juillet 2017).
6  Défense: le coup de poignard de Bercy aux Armées, Vincent Lamigeon .
7 Charles-Denis Bourbaki. Officier supérieur français plus que décrié à qui le sort des armes fut particulièrement néfaste lors de la Guerre de 1870. De nos jours dans l’armée française, l’expression armée à Bourbaki désigne de façon péjorative un groupe hétérogène mal équipé, par référence aux troupes mal équipées de l’Armée de l’Est qui furent placées sous le commandement de Bourbaki.
8 Roi agiade de Sparte (-489 à -480). Héros de la Bataille des Thermopyles, durant laquelle il trouve la mort.
9  Défense: le coup de poignard de Bercy aux Armées, Vincent Lamigeon .
10 Il regroupe six pétromonarchies du Golfe Persique : Arabie Séoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis (ÉAU), Koweït, Oman et Qatar.