De Goulard en Parly : Au chevet des armées, une attente vite déçue [3]

| France | Défense | Questions à Jacques Borde |

L’éphémère ministre des Armées, la centriste Sylvie Goulard-Grassi, lâchant les commandes, sa remplaçante, Florence Parly, a dû assurer sa prise de relais au beau milieu du SIAE du Bourget 2017 & peu avant le tout aussi emblématique défilé du 14 juillet. Puis, fatalitas, le départ annoncé de l’emblématique chef d’État-major des armées (CEMA), le général Pierre Le Jolis de Villiers de Saintignon ! on aura eu mieux en terme de zénitude (sic)… 3ème Partie.

« Quand le chef état-major demande qu’on ne vole pas aux armées 850 millions d’euros, les Français doivent savoir qu’il ne se préoccupe pas des armées mais de la Défense de la France (…). On retire à la Défense de la France, en permanence, des masses budgétaires. Nous pensions avoir un nouveau président, et l’on reprend les vieilles manières ; c’est à dire que, quand on ne sait pas faire, on considère les armées comme une variable d’ajustement (…) Qui peut défendre les militaires et les armées ? Ce n’est probablement pas notre ministre qui, quelles que soient ses énormes qualités, est sûrement beaucoup trop faible aujourd’hui, qui ne connaît pas ce ministère (…). Il faut bien que le militaire en chef fasse valoir son point de vue. Le rôle du chef d’État-major des armées c’est de le dire. Il est garant du présent et du futur des armées pour la Défense des Français ».
Général (2S) Vincent Desportes1.

« C’est une crise extrêmement grave. C’est la plus grande, la plus haute crise politico-militaire depuis le putsch des généraux du 21 avril 1961 ».
Général (2S) Vincent Desportes.

| Q. Les militaires sont toujours furieux, ou pas ?

Jacques Borde. Oui. Ils sont déchaînés. Enfin, ceux qui peuvent s’exprimer, c’est toujours pareil. Ainsi, Michel Goya, incendie Bercy d’importance : « Savez-vous qui a fait le plus de mal aux armées depuis la fin de la Guerre froide ? L’armée irakienne ? Les Taliban ? Al-Qaïda ? Al-Mourabitoune ? L’État islamique ? Non, ce ne sont là de petits joueurs. Les organisations qui ont, et de très loin, réduit le plus nos capacités militaires s’appellent le Parti des petits boutiquiers politiques et le Groupe des hauts-fonctionnaires de Bercy, les seconds servant de bras armé aux premiers… à moins que ce ne soit l’inverse tant les fonctionnaires des finances sont puissants »2.

Et d’autres fonctionnaires en kaki peu revendicatifs, hélas…

| Q. Pensez-vous que ces coupes se feront ?

Jacques Borde. Évidemment qu’elles se feront. Qui va les empêcher ? Le Père Noël ? Notez que :

1- Le seul hic, pour le gouvernement, était le déphasage entre les propos de Darmanin, le coupeur de tête, le ratiocineur à calculette (mais qui fait là ce pour quoi il a été embauché) et ceux de Jupiter (sic) ;
2- l’attaque, peu digne mais ayant le mérite de la clarté, du porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, contre le chef d’État-major sortant – Cf. « Le chef d’état-major a été déloyal dans sa communication. Il a mis en scène sa démission. C’est son comportement qui a été inacceptable. On n’a jamais vu un CEMA(chef d’état-major, NdlR) s’exprimer via un blog, ou faire du off avec des journalistes ou interpeller les candidats pendant la présidentielle, comme cela a été le cas (…). Il s’est comporté en poète revendicatif. On aurait aimé entendre sa vision stratégique et capacitaire plus que ses commentaires budgétaires » –, est venu rappeler aux plus naïfs d’entre nous ce que pensait réellement la nouvelle nomemklatura à propos des militaires et de leurs sacrifices de tous les jours.

Désormais, comme conclut Vincent Lamigeon, « La balle est désormais dans le camp de l’Élysée et de Matignon. Emmanuel Macron ne s’est pas privé de surinvestir le champ régalien en embarquant dans un Sous-marin lanceur d’engins (SNLE), et en effectuant son premier déplacement au Mali auprès de la force Barkhane. Édouard Philippe, après être monté dans un Rafale, a répété lors du salon du Bourget que l’objectif es 2% de PIB serait tenu. Au-delà des ‘séquences’ régaliennes savamment orchestrées et des photos martiales, c’est désormais l’heure de vérité: l’exécutif va devoir prouver que tout cela n’était pas une simple mascarade »3.

Plus qu’une mascarade, je dirai deux choses :

1- comme disait Edgar Faure : « Les promesses n’engagent que ceux à qui elles sont faites » ;
2- les militaires sont des citoyens comme les autres. Alors chers compatriotes des forces armées, avant de monter sur vos grands-chevaux, au mieux, les mules de Marius que vous êtes désormais doivent aussi se poser la question qui fâche : quels ont été vos choix politiques ces derniers mois ?

| Q. Mules de Marius ?

Jacques Borde. Oui, c’est le général Caius Marius, qui s’attela à la réforme de l’armée romaine, entre 106 av. J.-C. et 104-103 av. J.-C. Attentif au fait que les trains des équipages constituaient une proie facile pour l’ennemi, Marius eut l’idée de faire porter à ses soldats leur propre équipement. D’où pour ce nouveau légionnaire le sobriquet de Muli Mariani (les mules de Marius). Plus légère et plus mobile, avec des équipements et des armes standardisés, nous connaissons tous les résultats de cette réforme : la Légion romaine va devenir la plus formidable machine de guerre de l’Antiquité.

Il est à craindre, hélas, que des individualités, pour ne parler que d’eux, comme Castaner et Darmanin n’aient pas l’étoffe de ce grand Romain.

| Q. Et concrètement, derrière le verbe, ça correspondrait à quoi ?

Jacques Borde. La logorrhée, vous voulez dire : les 4,5 milliards d’euros d’économies supplémentaires se répartissent comme suit :

-850 millions d’euros pour le seul ministère des Armées ;
-Intérieur : 560 M€ ;
-Justice : 160 M€ ;
-Quai d’Orsay : 282 M€ ;
-Bercy : 268 M€ ;
-Éducation nationale : 75 M€ ;
-Culture 50 M€ ;
-Services du Premier ministre : 60 M€.

Autrement dit, ceux à qui nous demandons le plus de sacrifices, sont ceux dont nous avons le plus besoin de nous défendre !

| Q. Et les dépenses militaires, plus précisément ?

Jacques Borde. D’après Vincent Lamigeon qui a fait une première estimation, cela « équivaut, au choix, à l’acquisition de huit Rafale, à l’investissement annuel en R&T (recherche et technologie) du ministère des Armées, ou à 8% du budget acquisition annuel de la Direction générale de l’armement (DGA). Surtout, elle sous-entend un manque de respect patent pour les troupes françaises qui risquent leur vie au Sahel ou au Levant »4.

Grosso modo, ce que vient également de nous dire le chef d’État-major des armées (CEMA) de Villiers…

| Q. Mais il faut bien faire des économies ?

Jacques Borde. Pas au détriment de nos soldats et des moyens de défendre notre pays contre ceux qui franchissent la Méditerranée pour le mettre en coupe réglée. Ou alors, il faudra cesser de nous plaindre lors des prochaines attaques que nos ennemis takfirî ne manqueront pas de conduire sur notre sol. Il faudrait savoir ce que l’on veut à la fin.

| Q. Il faut bien prendre l’argent quelque part ?

Jacques Borde. Commençons par ne plus le jeter par la fenêtre.

| Q. À quels postes de dépense songez-vous ? Vous avez bien une petite idée ?

Jacques Borde. Même plusieurs en fait.

Primo. Renonçons à accueillir ces dispendieux Jeux olympiques ! Jamais des jeux n’ont eu lieu où que ce soit sans dérapages budgétaires. Sans parler de l’implication du crime organisé dans de nombreux d’entre eux. Je comprends que certaines personnalités politiques qui viennent de perdre l’essentiel de leur(s) fromage(s) lors des dernières élections aient tant envie d’ouvrir ce gros pot de confiture afin de pouvoir y plonger les deux mains dedans pour assurer leur traversée du désert…

| Q. Mais le rayonnement de la France ?

Jacques Borde. C’est une blague ou quoi ? Paris est la capitale mondiale du tourisme et de la culture ! Elle n’a pas besoin de ces jeux. Sans parler des enjeux sécuritaires.

| Q. Et le second point ?

Jacques Borde. L’immigration enfin. Cessons d’être la zone d’accueil de toute la misère du monde. En plus, je vous rappelle – et ce sont les cadres d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)5 qui nous l’ont dit eux-mêmes – cette immigration est aussi un des points d’entrée des agents dormants du terrorisme takfirî. Alor, par pitié : cessons d’aider financièrement nos ennemis !

| Q. Mais ces migrations sont aussi un facteur qui nous dépasse ?

Jacques Borde. Pour partie seulement. Les points d’entrée, ce sont aussi nos principaux aéroports et ports. Donc des points d’entrée très aisés à contrôler.

| Q. Donc, pour vous, c’est une questions de priorités ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Nous sommes en guerre. Et, au beau milieu de cette guerre nous décidons de sabrer dans le budget de notre Défense. En reniant les plus solennels de nos engagements.

Michel Cabirol, l’a parfaitement résumé : « Comme dans la célèbre chanson de Dalida, le gouvernement d’Édouard Philippe n’a pas tenu parole (‘paroles, paroles, paroles’, chantait Dalida). Alors que la France est en guerre sur plusieurs fronts, l’Hôtel de Brienne devra tenir le budget voté par le Parlement, ce qui signifie de facto une réduction de dépenses de 850 millions d’euros en 2017 »6.

| Q. Rien de nouveau, vous voulez dire ?

Jacques Borde. Oui, comme le dit encore Michel Cabirol, « Finalement rien ne change après une parenthèse de cinq ans, le ministère de la Défense reste bel et bien la variable d’ajustement préférée des responsables du gouvernement. Ils ont déjà oublié les morts et les blessés de la longue liste des attentats de ces dernières années et négligent de protéger les militaires sur les théâtres et les Français sur le sol national. Face au terrorisme et ses conséquences, que valent les critères de Maastricht ? La guerre a un prix, le sang n’en a pas... »7.

| Q. Et notre ministre de la Défense, pardon des armées, quel est son rôle ?

Jacques Borde. Parly, au moins, a rendu hommage au travail de son ancien chef d’État-major des armées (CEMA). En cette affaire, j’ai surtout l’impression que Florence Parly se retrouve dans le rôle, peu agréable, de la personne qui en bout de la table se retrouve avec la patate chaude dont personne ne veut.

À son sujet, Michel Cabirol, écrit qu’elle « a été à la fois authentique et honnête lundi pour sa première conférence de presse. Elle a réaffirmé à cette occasion qu’elle ferait tout son possible pour obtenir ‘des moyens suffisants’ pour la défense, tout en laissant planer un doute sur sa marge de manœuvre dans un contexte budgétaire contraint ».

« Je veux réaffirmer ma détermination complète à faire en sorte que ce ministère ait les moyens de notre politique, celle qui est définie par le chef de l’État » a-t-elle expliqué lors d’un point de presse au ministère à Balard. « Ce que j’espère c’est que nous arriverons à dégager des moyens suffisants. Satisfaisants, c’est une question de qualificatif, mais suffisants, c’est l’objectif », a-t-elle précisé.

Je vais sans doute vous étonner, sur ce point, je la crois plutôt sincère en cette affaire. Même si, de son con côté, Eric Zemmour parle de « téléguidage de l’Élysée » et de « messe technocratique des coups de rabots ». Une messe que Zemmour – et il a raison de le rappeler – fait remonter à Jacques Chirac, ce si mauvais président « qui faisait tirer sur les Serbes ».

Ce que je veux dire par là est qu’il ne fait pas trop en demander à Florence Parly, qui n’a guère les moyens de contrer ses anciens collègues de Bercy.

| Q. Le veut-elle vraiment ?

Jacques Borde. Je n’en sais rien. Mais, là, nous sommes plus dans le procès d’intention. Pour l’instant, elle a plus protesté qu’acquiescé. À l’impossible nul n’est tenu. À gloser à propos de lignes rouges, c’est le chef de l’Etat qui serait plus inspiré de nous parler de ligne rouge budgétaire…

Notes

1 Ex-patron du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ancien directeur de l‘École de guerre (ex-Collège interarmées de Défense), Professeur associé à Sciences Po. Paris, diplômé de l’US Army War College (équivalent US du Centre des hautes études militaires de l’armée de Terre).
2 Merci Bercy .
3 Budget de la défense en baisse : le gouvernement Philippe ne tient pas ses promesses .
4  Budget de la défense en baisse : le gouvernement Philippe ne tient pas ses promesses .
5 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
6  Budget de la défense en baisse : le gouvernement Philippe ne tient pas ses promesses .
7  Budget de la défense en baisse : le gouvernement Philippe ne tient pas ses promesses .

Vincent Desportes, Michel Goya, Florence Parly, DA’ECH, Darmanin, de Villiers,